Inspiration de champions

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Un bel article rédigé par Marie-Jeanne Gouraud, membre actif de la commission coaching et sport

S’inspirer des plus grands grimpeurs dans sa pratique de coach et de manager

que l’on soit coach, dirigeant, manager, accompagner aujourd’hui  un individu ou une équipe, c’est évoluer de déséquilibres en déséquilibres comme le font les grimpeurs. 

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Au-delà du fait de grandir et de s’élever, d’avancer vers un « mieux » ou un « autrement », peut-on comparer un coaching à l’ascension d’une paroi rocheuse ? Sur quels autres points prendre appuis pour alimenter cette comparaison ? Deux hypothèses naissent de ce questionnement : tout d’abord reconnaitre dans le coach un grimpeur ; et ensuite représentation plus délicate : associer coaché et rocher. 

Pour valider la première hypothèse, je m’inspire des sensations de grimpeurs expérimentés – Patrick Edlinger, Stéphanie Bodet, Matt Bush, Alex Honnold- qui en évoquant leur rapport à la roche et à l’escalade, disent de la relation que peut créer et construire le coach avec le coaché. 

Concernant la deuxième hypothèse, il me faut lever un doute pour avancer dans la comparaison : en quoi roche et coaché sont-ils analogues ? Si le temps de l’humain n’est pas celui du minéral, nous laissant à penser que ce dernier est inerte, figé, jamais pourtant il ne se présente au grimpeur sous le même jour : il se construit, se polit, offre de nouvelles aspérités ; ici un arbre prend racine, là une colonie d’insectes. Chaque rocher a par ailleurs ses spécificités : granit aux mille couleurs, calcaire, gneiss ou encore ardoise… aucun n’est semblable. Habité, dans un environnement mouvant, le rocher, pour Stéphanie Bodet, évolue, travaille et se façonne. Et en cela, nous dit-elle, ce rocher est bien vivant. Le doute est levé : la comparaison roche / coaché est bien envisageable !

Amoureux de verticalité rocheuse, ces 4 grimpeurs évoquent également en quoi l’escalade les « élève en esprit », les rend plus humbles et les fait grandir en éthique, les rapprochant ainsi des autres. En entrant en contact avec le rocher, Stéphanie Bodet et Alex Honnold soulignent l’humilité que leur inspirent les immensités verticales : sur les parois, rien n’est jamais acquis, aucune ascension n’est identique à la précédente et le risque d’erreur est toujours présent. Alors, au pied de la falaise, tout comme le coach choisit sa stratégie de coaching, le grimpeur lit sa voie et détermine sa « route » pour progresser jusqu’au sommet. Mais cette voie, cette projection mentale jusqu’au sommet pourra

être questionnée en chemin. Dans l’action, ces grimpeurs acceptent de remettre en question le choix d’un mouvement, d’une trace, comme le fait le coach en émettant des hypothèses qu’il partage avec le coaché. 

Par ailleurs, si développer toujours les qualités physiques pour conserver dans la mémoire du muscle la palette technique la plus large constitue le socle de la réussite des plus grands grimpeurs, tous s’accordent à dire que cela ne suffit pas. Que lire ici, sinon la condition nécessaire, mais insuffisante, d’assoir son métier de coach sur la seule maitrise des 11 compétences ICF, exigence de la pratique. 

Du point –de la hauteur ?- de vue de ces grimpeurs, l’atteinte d’un sommet n’a de sens que si la rencontre à soi et la paroi se fait lors de l’ascension. Elle se construit dans une double démarche. Le grimpeur, en développant une plus grande compréhension et acceptation de ce qu’il vit dans sa grimpe, construit des possibles pour élaborer son geste et progresser. En l’acceptant ou en travaillant sur ce geste -une émotion, un enchaînement musculaire…- alors il élargit sa capacité à lire et comprendre la roche pour progresser en harmonie avec elle. Cette dynamique fait écho à la OKness* du coach qui, en interaction avec son coaché, se questionne et mène un travail sur lui, pour agir avec lui, dans la durée. Chacun, grimpeur et coaché, attentif à ses ressentis, voit en retour sa relation à l’autre et à son environnement évoluer et s’améliorer.

Plus précisément encore, en grande voie naturelle, le geste du grimpeur doit s’amplifier et s’enrichir : le grimpeur ne peut se laisser guider uniquement par le mental, par la volonté de cheminer sur le rocher dans l’effort ; son geste ne peut résulter uniquement d’une pensée logique, d’une construction mécanique ou d’un enchainement musculaire prédéfini. Ce geste doit être le fruit de la concentration aiguisée du grimpeur, dans une présence à soi et au rocher. Que cette concentration résulte d’un travail, selon Patrick Edlinger, ou naisse dès l’instant où le pied quitte le sol, pour Stéphanie Bodet, elle conduit le grimpeur à faire silence, à être pleinement à l’écoute de soi et de ce qui est, comme le coach en séance. Cette concentration l’inscrit dans l’instant présent, sans passé, ni futur, ni même intention. Selon Patrick Edlinger, le grimpeur chemine alors d’équilibres en équilibres, dans une douce et fluide détermination qui fait place à l’intuition ; un état paradoxal, une sorte de « lâcher prise » sans lâcher prises. Le grimpeur accueille alors le rocher, comme le coach accueille le coaché, pour se laisser guider par lui, s’appuyer sur lui en lui faisant confiance. Quelle que soit la difficulté de l’ascension, il y aura toujours un passage, une solution s’étonne Stéphanie Bodet dans son ascension d’« Octogénèse » en Corse : la roche la lui a offerte parce qu’elle a su patienter pour apprendre à la lire et l’accepter en confiance et y cheminer jusqu’à son sommet, dit-elle. Dans sa pratique, elle rappelle au coach de toujours faire confiance au coaché : il saura lui fournir les points sur lesquels le coach pourra s’appuyer pour l’accompagner dans sa progression vers son objectif.

Dans cette temporalité de l’ascension, grimpeur et rocher se trouvent unis l’un à l’autre : Stéphanie Bodet décrit cette adhésion à la roche, avec précision et justesse, identifiant la plus infime de ses aspérités pour y prendre appui. « Adhérer, c’est se fondre, ne faire qu’un, s’abandonner à ce qui nous dépasse, acquiescer à ce qui est. » précise-t-elle ; et elle complète : « un sculpteur peut modeler la roche […] un grimpeur doit faire avec », renvoyant dans le même temps le coach à son OKness

Ce faisant, tous évoquent cette « bulle » qui se crée : le grimpeur n’entend que ce qui est, dans l’ici et maintenant du rocher, pour progresser dans l’harmonie, avec celui-ci. Alors, en cet instant, le grimpeur se fait artiste, comme coach et coaché entrent dans une danse des mots, ponctuée de silences. Quand Matt Bush élabore une chorégraphie « dictée par le rocher » et Patrick Edlinger évoque un « Opéra vertical », Alex Honnold préfère s’attacher à la pureté du geste –crispness du verbe- au sens d’efficacité et de justesse, ce qui en fait toute sa beauté. : « Il y a une certaine pureté dans ce type de mouvement […]. Mais malgré tout mon amour pour la simplicité, ce n’est pas toujours facile de trouver ces conditions ». 

Après s’être engagé totalement dans cette bulle, le grimpeur l’abandonne au relais ou à la fin de la voie. C’est le temps de l’intercession. Et alors, reconnait Stéphanie Bodet, « les œillères de la concentration tombent » et le regard s’élargit. L’ensemble de l’ascension fait sens conclut Alex Honnold : « C’était un cocktail parfait : l’esthétique, une difficulté suffisante pour exiger une concentration et un engagement total, le tout sur une ligne majeure se jouant sur la plus grande paroi du massif ». Cette description rappelle aussi ces instants presque magiques de la prise de conscience du coaché, cette succession de micro-événements qu’un sourire, joyeux ou pudique, une larme discrète ou de grands gestes sans retenue révèlent, ces micro-changements dont la somme donne tout son sens à l’accompagnement et au métier de coach et de l’accompagnement.

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